Journal · évolution personnelle

Pourquoi je cherche le moment décisif

C'est toute une réflexion d'une vie. Elle n'est pas terminée, et je ne crois pas qu'elle le sera un jour.

Je n’ai pas commencé la photographie avec une intention. Je l’ai commencée avec une envie très simple : garder une trace. Des endroits où je passais, de ce que je voyais, de ce que je ne reverrais probablement pas. L’appareil servait de mémoire, rien de plus. Il n’y avait aucune réflexion là-dedans, et il n’y avait pas de raison qu’il y en ait.

Ce texte raconte comment on passe de là à autre chose, et pourquoi, aujourd’hui, ce que je cherche tient dans une expression qui a beaucoup servi mais qui reste juste : le moment décisif.

D’abord, le cadre

Le premier déplacement est venu du cadrage. Petit à petit, une question a commencé à monter : pourquoi est-ce que je mets ça dans l’image, et pourquoi est-ce que je laisse ça dehors ? C’est une question banale, et c’est pourtant celle qui change tout. À partir du moment où on se la pose, la photographie cesse d’être un outil de souvenir pour devenir un outil d’élévation. On ne conserve plus : on choisit.

Le premier effet concret a été de me ralentir. Avant, je déclenchais par réflexe. Après, je me suis mis à attendre. Pas encore pour de bonnes raisons, souvent juste pour vérifier mon cadre, mais le mouvement était lancé. C’est d’ailleurs le conseil que je donne systématiquement à quelqu’un qui débute : travailler le cadrage avant les réglages, et commencer avec un smartphone. On ne peut presque rien y régler, donc on ne pense qu’à ce qu’on met dans le cadre. C’est le moment où l’on progresse le plus vite.

Silhouette d'une personne sous un parapluie en contre-jour très contrasté
Cadrer, c'est surtout décider de ce qu'on accepte de perdre. © Frédéric Valleix

Ensuite, la lumière

Le changement d’appareil est arrivé à ce moment-là. Le passage au reflex a d’abord été une petite panique : tous ces boutons, toutes ces molettes, l’impression très nette d’avoir acheté quelque chose de trop grand pour soi. Le mode automatique m’a sauvé quelques semaines. Puis je suis passé au manuel, et j’ai découvert le triangle d’exposition.

Ce jour-là, on arrête de subir la lumière et on commence à jouer avec. C’est une bascule qu’on ne mesure pas sur le moment : on croit avoir appris trois réglages, alors qu’on a surtout gagné la capacité de se projeter. Imaginer l’image avant de la faire. Décider que le fond sera flou, que l’eau sera soyeuse, que le ciel restera sombre. C’est là que quelque chose de l’ordre de l’intention apparaît.

Mes sujets, à l’époque, étaient le paysage et la nature. Le portrait et la photographie de rue ne m’intéressaient que très peu ; en vérité, je n’étais pas assez confiant pour aller vers les gens. J’aurais dit « ça ne m’intéresse pas ». C’était faux : je n’osais pas.

Puis les gens

Ce sont les mariages qui ont débloqué cela, et je ne l’avais pas prévu. On y photographie des émotions qu’on n’a provoquées en rien, entre des personnes qui s’aiment et qui n’ont pas une seconde à consacrer à votre présence. Impossible de diriger, impossible de demander une seconde prise. Il ne reste qu’à observer, anticiper et se tenir à la bonne distance.

Quel plaisir, alors, de pouvoir capter les émotions de gens qui s’aiment. En quelques années, le portrait est devenu ce que je préfère, à condition qu’il soit naturel, non posé. Et j’ai compris ce que je cherchais réellement : pas une pose, mais l’instant où quelqu’un cesse de se tenir devant l’appareil. Les images que les gens gardent sont presque toujours celles d’entre deux poses.

Deux femmes allongées dans l'herbe, souriantes
Une image d'entre deux poses. © Frédéric Valleix

Et aujourd’hui, l’arrière-plan

La réflexion qui m’occupe maintenant est d’une autre nature, et j’ai le sentiment que c’est précisément là que se joue le passage de l’amateur au photographe. Elle tient à l’arrière-plan.

Considérer une photographie non plus comme un résultat en deux dimensions, mais comme un espace en trois dimensions. Le sujet n’existe pas seul : il existe parce qu’il est ancré dans un environnement, dans un contexte. Un débutant regarde son sujet. Ce qui vient après, c’est de regarder tout ce qu’il y a derrière, et de comprendre que ce qui est derrière est en train de faire la moitié du travail, en bien ou en mal.

La question devient alors : comment mettre en valeur le sujet et son contexte ? Ce n’est pas une question technique, même si elle a des réponses techniques : l’ouverture, la focale, le déplacement d’un pas sur le côté. C’est une question de regard. Beaucoup de mes images ratées ne le sont pas à cause du sujet : elles le sont parce que j’ai laissé entrer un fond qui ne disait rien, ou qui disait autre chose.

C’est aussi ce qui a transformé mon rapport à l’affût animalier. Devant un animal, on ne peut pas se déplacer : il faut avoir choisi son arrière-plan avant que le sujet n’arrive. C’est une contrainte extrême, et c’est la meilleure école qui soit. Le cygne du lac d’Annecy, en haut de cette page, ne vaut pas pour l’oiseau : il vaut parce que ses ailes déployées rencontrent la ligne des montagnes derrière lui. J’ai attendu ce dialogue-là, pas l’oiseau.

Ce que veut dire « moment décisif »

On emploie souvent cette expression comme s’il s’agissait de réflexes : être rapide, déclencher au bon centième de seconde. Ce n’est pas ce que j’en ai compris.

Le moment décisif, tel que je le cherche, est le point où trois choses coïncident : un geste ou une expression qui ne se reproduira pas, une lumière qui convient, et un arrière-plan qui situe le sujet au lieu de l’encombrer. Ces trois éléments ne s’alignent presque jamais par hasard. Deux d’entre eux se préparent : on choisit sa lumière en choisissant son heure, on choisit son fond en choisissant sa place. Le troisième, on l’attend.

Voilà pourquoi la patience n’est pas une vertu en photographie, c’est une méthode. On n’attend pas pour être méritant. On attend parce que c’est la seule façon d’être déjà en place quand la chose arrive.

Et voilà aussi pourquoi cette recherche ne s’arrête pas. Chaque terrain la déplace un peu : l’animalier apprend l’anticipation, le voyage apprend l’adaptation, le portrait apprend la distance, l’événement apprend qu’on n’a droit qu’à un seul essai. C’est une réflexion de toute une vie, déclenchée par la pulsion d’un simple bouton, et c’est très bien ainsi.

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